Khadija Boujanoui : « La femme a prouvé qu’elle pouvait faire plus de choses que simplement présenter la météo, une émission culinaire, ou venir parler de la santé du bébé… »

Comprendre le monde. Une première dans le combat des femmes dans un pays arabo-musulman : le Maroc en pointe dans la parité et la diversité.

Elle fait partie de ces femmes qui font bouger le monde et c’est l’une de celles dont on parle le plus au Maroc : il s’agit de Khadija Boujanoui, directrice financière et du contrôle de gestion de la chaîne 2M, la principale chaîne de télévision marocaine. Elle est également la présidente du Comité parité et diversité. La presse marocaine lui consacre de nombreux articles et elle est invitée à s’exprimer dans le monde entier sur ce sujet. Le Maroc est le premier pays musulman à être en pointe sur ces domaines que sont le respect de la parité, l’égalité salariale et l’image de la femme dans les médias. C’est chez elle, à Casablanca, que Khadija Boujanoui a reçu Yannick Urrien pour évoquer ce thème. 

Kernews : Vous êtes l’une des femmes dont on parle le plus au Maroc. Vous avez une double casquette : vous êtes la directrice financière et du contrôle de gestion de la chaîne 2M, la principale chaîne de télévision au Maroc et, parallèlement, vous présidez le Comité sur la parité et sur la représentation des femmes dans l’audiovisuel. Si, dans un pays comme le Maroc, une chaîne nationale aussi importante met en place une telle structure, j’aurais envie de croire que la majorité des problèmes sont réglés…

Khadija Boujanoui : Avant de parler de cela, je vais présenter 2M, qui était d’abord une chaîne privée. Elle est devenue une chaîne publique à travers un tour de table avec les ministères de la Communication et des Finances, et c’est une chaîne citoyenne qui a dans son ADN toutes les valeurs que nous défendons. La direction générale a voulu capitaliser sur cela en créant en 2013 ce Comité parité et diversité que j’ai l’honneur de présider. Il est constitué de membres qui représentent les différents métiers de la chaîne et nous avons d’abord effectué un état des lieux. Ces constats ont fait l’objet d’engagements fermes que la chaîne a pris pour lutter contre tous les clichés stéréotypes à l’égard des femmes.

C’est un pas très important…

Oui. Une charte a été adoptée et rendue publique à l’occasion de la Journée mondiale du droit des femmes le 8 mars 2014. C’est une première, puisque c’est la première charte dans le monde arabe avec une télévision qui prend ce pari et qui s’engage d’une façon ferme pour chasser les clichés et les stéréotypes.

Pourtant, on a le sentiment que dans la publicité, les stéréotypes n’étaient pas forcément si sexistes ou outrageants à l’égard des femmes au Maroc…

Les clichés ont la peau dure et ces stéréotypes se glissent d’une façon inconsciente et insidieuse dans les programmes. Vous évoquez la publicité, ce sont les programmes qui consomment le plus de clichés… Mais ce n’est pas réservé au Maroc ou aux pays arabes, c’est un problème mondial, en dehors de quelques pays scandinaves où la parité est déjà dans les têtes. Les clichés sont un problème mondial. Vous venez de France, j’ai fait beaucoup d’analyses sur ce sujet, vous souffrez des mêmes problèmes…

Dans une publicité, la femme est souvent dans la cuisine, tandis que l’homme est assis sur le canapé…

On a tendance à cantonner la femme dans des stéréotypes. Notre avantage, par rapport à un pays comme la France, c’est que le corps de la femme n’est pas un objet comme dans certaines publicités que l’on peut voir en Occident : pour vendre une grosse moto, on présente le corps d’une femme, alors qu’il n’y a pas vraiment de rapports entre le corps de la femme et le produit que l’on veut promouvoir…

Le Maroc est dans ce carrefour de culture, il y a toujours une certaine décence vis-à-vis de la femme… Même si l’on voit parfois des jolies personnes qui vantent un produit…

Parce que nous sommes un pays musulman. Je parle des médias qui sont sous le contrôle de la Haute autorité marocaine de l’audiovisuel, c’est-à-dire l’équivalent du CSA en France. Le corps de la femme n’est pas mis en avant pour vendre un certain nombre de produits. Cependant, il y a des dérapages dans l’affichage… Nous sommes dans une démarche positive, une démarche de sensibilisation, une démarche d’autorégulation, c’est-à-dire une prise de conscience. Il ne sert à rien d’obliger les gens à faire quoi que ce soit, mais notre rôle est de sensibiliser en tant que média. Nos engagements se sont traduits par des actions dans ce but de sensibilisation pour accompagner les changements des mentalités.

Est-ce que l’on vous écoute, ou présidez-vous un comité qui remet un rapport chaque année, avec des dossiers qui se retrouveraient empilés au fond d’un placard ?

Nous sommes dans l’action ! Nous faisons le monitoring des programmes, c’est-à-dire la présence de la femme dans nos supports, puisque nous avons une chaîne de télévision, une station de radio et des médias Internet, mais ce sont surtout des actions concrètes. Par exemple, pour la parité, nous avons un engagement qui concerne tous les programmes, les informations comme les fictions, avec la mise en place d’un comité de lecture, d’un comité de visionnage et d’un comité d’éthique, qui respectent la charte de valorisation de l’image de la femme pour essayer de combattre des mots, des positions ou des images qui peuvent être dégradantes pour la femme.

Qu’entendez-vous par dégradante ? En France, le fait de réduire une femme au rôle de présentatrice d’un bulletin météo ou même de l’actualité culturelle en fin de journal est aussi considéré comme une position caricaturale…

À la direction de l’information de 2M, la parité est totale, pas simplement pour des postes de journalistes, mais aussi à la rédaction en chef. Au niveau du comité de direction, il y a une faiblesse, il n’y a que deux femmes sur huit membres, mais nous faisons des choses pour aller de l’avant. La femme a prouvé qu’elle pouvait faire plus de choses que simplement présenter la météo, une émission culinaire, ou venir parler de la santé du bébé… La femme est experte, elle peut parler de nucléaire, elle peut parler d’environnement et de tous les sujets comme le ferait un homme expert.

Historiquement, on sait que les femmes marocaines ont du caractère… On dit que l’homme fait semblant de commander, mais que lorsque la porte est fermée, ce sont elles qui décident…

Je pense que c’est mondial ! Je ne suis pas dans cette philosophie, je suis pour une société harmonieuse où les rapports entre les hommes et les femmes soient harmonieux. Je ne suis pas en conflit avec les hommes, au contraire ! Une société harmonieuse est une société où les rapports entre les hommes et les femmes sont apaisés. La femme ne peut pas exister sans l’homme et l’homme ne peut pas exister sans la femme… Je me bats pour que la femme ait la place qu’elle mérite dans la société. Elle participe au développement de son pays et il n’y a pas de raisons, quand il y a un sujet important, pour toujours donner la parole à des hommes.

Vous seriez dans un autre pays arabe, je vous aurais demandé s’il a été facile d’imposer un tel comité dans un État musulman… Mais en ce qui concerne le Maroc, ceux qui connaissent le pays savent que la situation est différente…

Il est vrai qu’au Maroc, depuis le règne de Sa Majesté Mohammed VI, les choses évoluent pour la femme. La Constitution de 2011 a des articles qui consacrent l’égalité parfaite entre les hommes et les femmes, le Code de la famille donne plus de droits à la femme marocaine, le Maroc a ratifié la plupart des conventions internationales en rapport avec les droits des femmes… Le problème, c’est au niveau de la pratique… Il y a un gap entre ce que nous avons comme droits et ce qui se fait réellement dans la pratique, parce qu’il y a le poids de la culture. Nous sommes dans un pays où, dès notre jeune âge, dans l’éducation, il y a une différence entre le petit garçon et la petite fille. Nous avons une responsabilité en tant que média de masse pour changer les choses et faire évoluer les mentalités.

Il y a des pays arabes, comme la Syrie ou l’Irak, qui, depuis des décennies, reconnaissent les droits des femmes, mais ce sont à la base des régimes laïcs, avec le parti Baas, alors que le Maroc est le premier pays musulman à le faire…

Je ne fais pas de passerelle entre la religion et la condition de la femme, c’est une question de mentalité et de volonté politique. C’est vrai que le Maroc est un pays musulman, mais il y a une réelle volonté de donner à la femme la place qu’elle mérite. Je ne vois pas de parallèle avec la religion. L’islam n’est pas l’ennemi de la femme, c’est une mauvaise interprétation…

Vous travaillez aussi sur la question des discriminations. Où en êtes-vous ?

C’est un comité parité et diversité. La diversité, c’est toute la composante de la société marocaine et le Maroc est un pays riche par sa diversité : diversité linguistique, diversité ethnique, diversité confessionnelle, jeunesse, handicap… Là aussi nous menons des actions à travers des débats. Nous organisons un débat chaque jeudi autour de sujets de société. Ce sont des actions réelles qui s’inscrivent dans le temps, parce que c’est un travail de longue haleine. Les choses ne changent pas avec une baguette magique, il faut de la patience. C’est un travail inscrit dans le temps.

Les lois et les règlements ne suffisent pas, car le changement passe surtout par la mise en avant de femmes dynamiques, actives et compétentes…

C’est tout à fait notre ligne de conduite. Les lois c’est bien, la réglementation c’est très bien, mais il faut d’abord une prise de conscience. Nous avons une volonté interne et ce comité ne fait que s’appuyer sur le travail de tout le personnel de cette chaîne, avec un directeur général qui est animé par ces valeurs, c’est une démarche d’autorégulation. La loi existe, mais il faut que chacun y mette du sien pour aller avant.

Où en êtes-vous pour l’égalité salariale ?

En France, on dit qu’en moyenne les femmes gagnent 15 % de moins que les hommes et le Maroc n’est pas différent. C’est une problématique mondiale. Les promotions ne sont pas les mêmes, tout cela parce qu’il y a des réflexes… Quand il y a une promotion, on pense automatiquement à une compétence masculine… On a tendance à oublier que la femme peut exercer des postes à responsabilités et qu’elle peut manager des équipes en assumant des grosses responsabilités. Quant à la politique salariale, c’est la même chose, les femmes sont généralement moins payées que les hommes pour le même poste. C’est une réalité planétaire, à l’exception de quelques pays. Maintenant, je suis contre les quotas, je suis pour le mérite, mais pourquoi pas… Des femmes doivent aussi siéger dans les conseils d’administration, parce qu’elles sont intéressées par les décisions qui sont prises pour l’avenir de leur société.

Quel regard portez-vous sur cette question en France ?

C’est un combat quotidien qui dépasse les continents, il ne faut rien lâcher, je suis optimiste. Je vois ce qui se passe en France et il y a des choses qui évoluent : par exemple, quand j’ai commencé, le pourcentage des expertes qui étaient présentes dans les médias français était de 18%, or, aujourd’hui, ce taux a évolué…

Les experts sont les personnalités invitées lorsqu’un journaliste a besoin d’un interlocuteur pour traiter un sujet… Vous avez aussi développé une plate-forme de recensement des expertes pour inciter les journalistes à leur donner la parole…

Quand on a fait l’état des lieux, on s’est rendu compte qu’il y avait certaines parités à l’écran, mais qu’elles étaient biaisées, parce que l’on voyait la femme à travers des émissions qui s’adressaient à des femmes. Cependant, dès que l’on aborde un sujet politique ou social, on n’entend plus les femmes ! Les journalistes ont un carnet d’adresses et ils vont chercher le bon client, c’est-à-dire téléphoner à la personne qui sera le plus rapidement disponible, celle que l’on a l’habitude de faire venir, celle qui a une présence à l’écran… J’ai proposé aux journalistes de créer un répertoire de femmes capables de venir s’exprimer et nous avons lancé le site expertes.ma. C’est une plate-forme qui recense plus de 500 expertes femmes marocaines – les étrangères du Maroc y sont considérées comme des Marocaines – et qui couvre 300 domaines d’expertise. Par exemple, si vous voulez parler de médecine légale ou de nucléaire, vous rentrez ce domaine d’expertise et vous avez toute une liste de femmes capables de venir s’exprimer sur ce sujet. La plate-forme est ouverte aux professionnels des médias, aux associations et aux entreprises qui veulent tendre envers la parité. Vous allez être très surpris en regardant les profils de ces femmes ! Nous avons transposé cette plate-forme sur le plan continental, c’est-à-dire pour toute l’Afrique, à l’occasion du forum les Panafricaines qui s’est tenu à Casablanca.

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