Bernard Bertho : « L’histoire de l’aviation, c’est l’histoire de l’impossible. »

L’historien baulois raconte l’histoire de l’aviation à La Baule.

C’est un ouvrage passionnant qui vient d’être publié par Bernard Bertho sur l’histoire de l’aviation à La Baule. Comportant de nombreux documents et photographies, il permet de comprendre à quel point l’histoire de La Baule est liée à celle de l’aviation. L’historien Bernard Bertho est venu présenter son livre au micro de Kernews.

« 100 ans d’aviation à La Baule-Escoublac » de Bernard Bertho est publié dans la collection Patrimoine de La Baule.

Kernews : Tout le monde connaît l’aérodrome de La Baule, mais peu de gens savent qu’il a une véritable histoire qui a commencé en 1909…

Bernard Bertho : Cela fait un peu plus de 100 ans, mais nous venons de fêter les 100 ans de la première liaison postale aérienne régulière française. On m’a fait remarquer qu’il y avait d’autres liaisons, comme entre Paris et Orléans, mais je précise qu’il s’agit de la première liaison régulière. C’était le 17 août 1918 et elle a duré un an. Alors, pourquoi Escoublac ? Parce qu’il y avait les Américains dans la région, à Saint-Nazaire et au Croisic, et ils recevaient des dépêches des États-Unis. En 1918, on pensait surtout à l’avion pour la guerre, mais pas pour quelque chose de futile, à savoir transporter des lettres… Le ministre Clémentel avait demandé à ses collègues d’utiliser des avions et on lui a proposé de prendre ceux dont on ne pouvait plus se servir. Les deux premiers Letord étaient des avions qui ne pouvaient plus voler pour aller au front et ils avaient même encore des traces de balles. Les pilotes devaient partir à la guerre et l’on a fait appel à Joseph Houssais, un ancien facteur de Saint-Nazaire qui avait été blessé et ne pouvait plus retourner au front. Alors, on lui a appris à piloter. Il était accompagné d’un blessé américain, Charles Cressent, qui était son mécanicien. C’est ce duo qui est venu le 17 août 1918 dans un Letord avec des traces de balles. C’était un avion de combat qui a été réhabilité en fourgonnette postale. Ensuite, ce sont de vraies fourgonnettes qui ont acheminé le courrier vers Saint-Nazaire et Le Croisic.

Vous évoquez des noms mythiques de l’aviation, comme Clément Ader ou Louis Blériot, qui se sont posés à La Baule bien avant la Première Guerre…

Le maire de la commune, Édouard Trabaud, était un industriel parisien et il connaissait un certain Monsieur Blériot, qui était un autre industriel parisien. Monsieur Blériot a demandé à Monsieur Trabaud de venir faire des acrobaties aériennes sur la plage et tous ces gens se posaient sur la plage. Il y a eu aussi en 1917 une escadrille côtière américaine qui s’est posée à Escoublac. C’était le début, c’était aussi contre les Allemands…

Vous publiez de nombreux documents, dont une lettre manuscrite de Louis Blériot adressée à ses enfants. Comment les avez-vous retrouvés ?

Ces gens, qui étaient des passionnés, étaient aussi des gens qui savaient bien écrire et Monsieur Blériot était un familier de notre région puisqu’il est venu à plusieurs reprises en hydravion, dans les années 20. Il était accompagné de Mistinguett et c’est quelqu’un qui a beaucoup marqué la région. Mais l’histoire de notre région a aussi été marquée par des héros locaux. Par exemple, René Bazin faisait partie des pilotes qui ont participé aux premières liaisons aériennes et il s’est tellement intéressé à l’aviation qu’il a eu envie de créer un aéro-club. En 1930, l’État aidait les pilotes en participant à hauteur de 50 % à l’achat d’un avion. À partir de ce moment-là, il y a eu Paul Minot, Maurice Morin, René Dubois… C’est assez incroyable : aujourd’hui, on parle des aides pour acheter des voitures, or à l’époque c’était pour acheter des avions ! Ce qui était fantastique, c’est que ces gens étaient des héros, parce que c’était quelque chose que de monter dans un avion ! Les avions étaient fragiles et beaucoup de gens sont morts en tombant. René Marchesseau était quelqu’un de génial car il prenait son avion à chaque fête : par exemple, au moment de la Fête des fleurs, il le prenait pour lancer des fleurs sur le cortège… Il a aussi été le premier en Loire Inférieure à imaginer le commerce avec l’avion. Il a créé des avions permettant de transporter les sardines de La Turballe pour les amener à Paris.

En septembre 1929, un rallye international d’hydravions est organisé au-dessus de La Baule. Il y avait alors une véritable atmosphère festive autour de l’aviation et des meetings aériens…

Ce qui est extraordinaire, c’est que pendant 10 ans, Escoublac et La Baule étaient vraiment le centre de France pour accueillir tous les grands, que ce soit Saint-Exupéry ou Guynemer. Il y a eu aussi beaucoup de femmes, comme Maryse Bastié ou Jacqueline Auriol.

Par la suite, on souhaite que l’aérodrome devienne un lieu de fête…

A ce moment-là, on a demandé à Adrien Grave, l’architecte le plus connu de la région, de faire des plans et il a imaginé un bâtiment en forme d’avion. Celui-ci a été détruit par les Allemands en 1940, c’est la première chose qu’ils ont faite quand ils sont arrivés. Mais le bâtiment actuel fait beaucoup penser au précédent. Très tôt, il y a eu cette envie de faire quelque chose de festif avec les avions, pas simplement quelque chose de commercial ou de sportif, avec des fêtes autour des avions et des invités de marque.

Comment la population a-t-elle adhéré à cette idée ?

Elle était fière de cela. Il y avait beaucoup de « people », comme la famille de Sacha Guitry, qui avait une vaste maison du côté de La Baule-les-Pins. Monsieur Guitry avait le droit de venir atterrir devant L’Hermitage pour faire descendre Mistinguett, Yvonne Printemps, Cécile Sorel ou Maurice Chevalier. Il avait une permission spéciale du préfet.

On sent que c’était un temps de très grande liberté, car aujourd’hui ce serait impensable…

Je pense que c’était l’époque, tout était possible. L’histoire de l’aviation, c’est l’histoire de l’impossible. Quand on voit les premiers avions, cela fait peur, on n’ose même pas y monter… Un moment, lors d’une pirouette, un morceau d’acier de l’avion casse, alors le pilote va chez le forgeron d’Escoublac, il remet en place sa pièce et il revole… Lorsqu’un morceau de l’aile, qui était en tissu, craque, le pilote va chez le matelassier du quartier qui lui refait le morceau… C’est quelque chose de simple,  que l’on n’imaginerait même pas aujourd’hui, consistant à aller chercher chez l’habitant ce qui manque. C’est une espèce de simplicité que l’on a oubliée.

Après l’aéropostale, dans les années 30, il y a des premières liaisons avec des passagers…

Oui, entre les années 30 et 40, grâce à Monsieur Lajarrige, qui était maire de La Baule à l’époque. C’était aussi un parisien. Il avait de bonnes relations avec Air France et il a pu obtenir des liaisons entre Paris et La Baule, mais également entre Londres et La Baule. Il y avait une frénésie de vols, également sur des petites distances, comme entre La Baule et Noirmoutier, ou La Baule et Belle-Île-en-Mer. Aujourd’hui, nous sommes dans une période où l’on n’ose rien, alors qu’à cette époque on osait chercher, on osait demander, on osait aller… Tout paraissait possible, alors que maintenant tout paraît impossible. Ensuite, il y a eu la triste époque de la guerre et les Allemands ont occupé le terrain d’aviation. C’est davantage devenu un camp d’aviation, avec des blockhaus dans le bourg d’Escoublac. On a beaucoup transporté les blessés vers les hôpitaux allemands. Il y a une pilote française, Claire Roman, qui a été faite prisonnière à Rennes. Elle s’évade à bicyclette, elle fait le trajet de Rennes à Escoublac en vélo, elle vole un avion et elle s’échappe pour aller en zone libre. Ensuite, en 1945, le général de Gaulle vient à La Baule et c’est à ce moment-là que la grande avenue de La Baule, l’avenue de la Gare, est devenue l’avenue de Gaulle.

Finalement, après la guerre, on a le sentiment que la vie n’était plus la même…

On a essayé de retrouver cette espèce de joie de vivre dans cet espace, qui est quand même resté festif. Il y a toujours des baptêmes de l’air, mais aujourd’hui c’est plus facile. L’aérodrome est toujours attractif pour les aviateurs privés et il y a des gens qui viennent assez régulièrement. Il y a aussi des sauts en parachute et il y a toujours un bar et un musée. On a réhabilité des anciens avions dans ce musée et le petit-fils de Louis Blériot a demandé qu’un avion soit refait à Escoublac. Actuellement, il y a une quarantaine de bénévoles qui recollent, qui recousent et qui réadaptent les vieux avions.

Que faudrait-il faire pour redynamiser ce lieu et pour que le nom de l’aérodrome d’Escoublac ne soit pas associé dans notre courrier des lecteurs à des protestations, parce qu’il y a des avions qui volent au-dessus des habitations ?

On ne peut pas arrêter le flux des voitures qui passent devant chez soi, on ne peut pas arrêter le train qui passe… Toutes ces choses font partie de la vie, comme l’avion, et il ne sert à rien de pleurnicher sur les avions. Il faudrait que cet espace devienne un vrai lieu de rencontre et de parole pour redécouvrir le plaisir de l’avion. C’est vraiment magnifique de faire un tour en avion au-dessus de la presqu’île. Même la baie est différente !

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