Philippe Raynaud : « Le coup de génie de cette affaire, c’est d’avoir inventé un système de mobilisation à moindre coût. »

Le professeur de science politique revient sur le mouvement des Gilets jaunes.

Philippe Raynaud est professeur à l’Université de Paris II-Panthéon-Assas, où il enseigne la philosophie politique. Membre du comité de rédaction de la revue « Commentaire », il a publié de nombreux ouvrages, dont récemment « L’Esprit de la Ve République ». Il a obtenu le Prix Alexis de Tocqueville en 2014. Dans son dernier livre, paru en janvier dernier, il revenait sur l’élection d’Emmanuel Macron, qui a eu pour effet de bouleverser notre système partisan. Or, avec les Gilets Jaunes, on constate qu’il est confronté à une nouvelle forme d’opposition qui émerge aussi en dehors des partis traditionnels. Philippe Raynaud a accepté de nous livrer son analyse sur le mouvement des Gilets jaunes.

« Emmanuel Macron : une révolution bien tempérée » de Philippe Raynaud est publié aux Éditions Desclée de Brouwer.

Kernews : Dans votre livre « Emmanuel Macron : une révolution bien tempérée », vous expliquiez que l’exercice de son mandat ne serait pas facile puisqu’il pouvait laisser un espace à droite. Cependant, Emmanuel Macron était un candidat qui se situait hors des partis, or son opposition actuelle ne vient pas totalement des partis, avec les Gilets jaunes…

Philippe Raynaud : J’ai expliqué à la fin de mon livre que des problèmes pouvaient naître de la conception qu’Emmanuel Macron se faisait du pouvoir de la présidence. Cela lui avait été très utile pour conquérir l’Élysée, parce qu’il avait imposé une image présidentielle que ses adversaires n’attendaient pas. Mais je disais qu’il y avait déjà chez lui une accentuation de certains traits de la Ve République qui pouvaient représenter un risque. Il n’avait pas beaucoup de considération pour la délibération parlementaire et j’ai noté que la suppression progressive de la taxe d’habitation était un moyen de contrôler les dépenses des pouvoirs locaux, donc c’était un instrument de recentralisation. Tout cela avait l’inconvénient de polariser les résistances sur sa personne. Je ne peux pas dire que je sois totalement surpris par ce qui se passe, même si l’ampleur du mouvement n’est pas ce que j’attendais. Pour l’instant, ce qui est frappant, c’est que l’on ne sait pas exactement quels sont les adversaires politiques les plus puissants d’Emmanuel Macron. Le mouvement des Gilets jaunes s’est affiché comme ostensiblement étranger aux logiques partisanes, même si l’on peut douter sur le fond de la question. Les Républicains m’ont paru assez en porte-à-faux, parce qu’ils pouvaient se féliciter d’un mouvement qui affaiblissait Emmanuel Macron, mais difficilement soutenir un mouvement dont les revendications contredisent totalement leur programme, si tant est qu’ils en aient un… Du côté des partis hors système, on a eu le sentiment qu’ils couraient après le mouvement, plutôt qu’ils ne le conduisaient. Si l’on pouvait caractériser le cours des choses, il me semble que c’est un mouvement qui est parti plutôt sur des thèmes de droite, liés aux malaises décrits par Christophe Guilluy dans « La France Périphérique  », et ce mouvement a pu s’amplifier en faisant appel à l’imaginaire républicain, égalitaire et révolutionnaire, qui est plutôt de gauche. Mais cela ne veut pas dire que le mouvement sera récupéré par le Rassemblement national ou par La France insoumise. Pour l’instant, les rapports de forces, au sens électoral, sont assez obscurs. On ne sait pas où l’on en est.

Le gouvernement a pris acte de la contestation en annulant la hausse des taxes sur le carburant et en annonçant une hausse du SMIC, mais les Gilets jaunes demandent à présent des choses qui sont assez proches du programme de La France insoumise…

C’est parfaitement vrai. Maintenant, on ne sait pas ce que sera la mobilisation future. Ces demandes sont apparues depuis un moment et, si l’on fait la somme des revendications des Gilets jaunes, on va plutôt dans le sens de l’imaginaire de La France insoumise. Mais les revendications sociales de La France insoumise sont incorporées dans le programme du Rassemblement national…

C’est la question de l’immigration qui distingue La France insoumise du Rassemblement national…

Oui, mais il en est peu question. Dans le sillage des Gilets jaunes, on observe qu’ils sont plutôt hostiles à l’immigration, mais ce n’est pas un thème central parce que c’est un thème qui n’est pas très favorable à un discours unitaire, universaliste et égalitaire. Or, cela ne dit rien sur les passions de fond qui animent les Gilets jaunes. La nature de ce mouvement est telle que, de toute manière, peu importent les propositions de Macron, il était certain que ces gens ne seraient pas satisfaits. Ils demandent la suppression de l’impôt sur la fortune parce qu’il s’agit de faire avaler son chapeau au président, celui-ci n’a pas envie de l’avaler, mais ils demandent aussi des augmentations considérables du pouvoir d’achat pour tout le monde, sans aucune considération budgétaire et sans aucune progressivité. En plus, comme ils n’ont pas de représentants, ils ne sont pas en situation de demander une négociation… Donc, c’est un mouvement qui ne peut exister qu’en étant radical. C’est un mouvement de pure négation, qui peut continuer assez longtemps parce que le coup de génie de cette affaire, c’est d’avoir inventé un système de mobilisation à moindre coût. C’est beaucoup moins coûteux qu’une grève… Et si j’étais cynique, je dirais que, tant que le temps est clément, cela oblige simplement à aller pique-niquer le week-end sur des ronds-points avec des copains… Ce n’est pas bien dramatique et cela peut durer assez longtemps. Le véritable enjeu, ce n’est pas le fait que les Gilets jaunes ne soient pas contents, c’est le fait qu’ils aient ou non un soutien dans l’opinion. Il faut voir quel est leur degré de soutien dans l’opinion et il faut aussi savoir si ce type d’action a un pouvoir de nuisance supérieur à ce qui est produit par les mobilisations classiques avec les grèves et les manifestations.

L’arrivée de revendications politiques peut-elle fragiliser ce mouvement ?

Logiquement, oui, car les revendications sont de plus en plus radicales, mais cela dépend du degré de soutien de l’opinion. Il y a quelque chose qui m’a frappé, c’est un sondage du Figaro, une consultation Internet qui n’a pas la représentativité d’un sondage, mais cela veut dire quand même quelque chose, cela représente la partie la plus politisée des électeurs de droite : ce qui m’a surpris, c’est que 43 % des internautes souhaitent la continuation de ce mouvement. Il y a donc une partie significative de la fraction politisée de l’électorat de droite qui est tellement enflammée contre Macron, qu’elle est prête à soutenir n’importe quoi de son point de vue ! Je pense que c’est encore significatif et qu’il y a une partie de l’électorat de droite qui a quitté toute espèce de rationalité politique. Ce sont des gens qui n’ont pas digéré l’échec de François Fillon, cela fait un peu de monde… Il me semble que l’intervention du Président de la République ne s’adressait pas vraiment aux Gilets jaunes, mais à l’opinion publique et singulièrement à la droite modérée. Si les médias n’étaient pas emportés par la tendance à dramatiser tout ce qui peut arriver au pouvoir exécutif, on aurait dit que, sans être un succès éclatant, l’intervention du Président n’était quand même pas un échec, puisque le premier sondage disait qu’il avait convaincu 49 % des auditeurs : cela fait longtemps que cela ne lui était pas arrivé ! C’est à ce moment-là que l’on a commencé à avoir un décalage entre les gens qui soutiennent le mouvement et ceux qui souhaitent qu’il continue. Les revendications des Gilets jaunes sont maintenant gouvernées par le principe de plaisir dont l’une des caractéristiques premières est d’ignorer la contradiction. Un mouvement de gens qui veut plus de services publics et moins d’impôts rappelle la formule d’Alphonse Allais qui disait : « Il faut demander plus à l’impôt et moins aux contribuables… »

Ce mouvement a des répercussions importantes sur l’économie nationale. Qu’en pensez-vous ?

Les Français ont un problème avec l’économie : ils croient que cela n’existe pas vraiment et le discours raisonnable n’est pas nécessairement entendu, car il y a encore des gens qui pensent, comme disait Georges Marchais autrefois, qu’il y a de l’argent et qu’il suffit de le prendre là où il est ! Il y a quand même beaucoup de Français qui pensent de cette manière et, que, si cela doit coûter des milliards, il n’y a qu’à remettre l’impôt sur la fortune… Sur les carburants, l’argument à la mode était de dire qu’il fallait taxer le kérosène, or cela ne dépend pas de la France ou de l’Europe, mais d’accords internationaux qu’il n’est pas possible de modifier. Jacques Chirac avait essayé quelque chose et il n’a pas pu le faire. Ensuite, on nous a expliqué que, comme les milliardaires voyagent en avion, on ne voulait pas augmenter le kérosène… C’est un peu comme s’il n’y avait pas une partie importante des classes moyennes et des classes populaires qui partent en vacances en avion ! On est dans un système de représentation assez irréel actuellement. On a aussi entendu des gens dire : « On augmente le SMIC, mais je m’en fiche puisque je gagne plus que le SMIC ! » Il peut y avoir une inquiétude sur les conséquences économiques de tout cela mais, du point de vue de l’aile militante des Gilets jaunes, l’enjeu est de délégitimer ces raisonnements économiques élémentaires en expliquant que ce sont des illusions propagées par les puissants.

En attendant, un expatrié qui avait envie de revenir en France va sans doute changer d’avis…

C’est un coup terrible ! D’autres que moi l’ont dit et, même si l’impôt sur la fortune n’est pas rétabli, l’efficacité de sa suppression est fortement remise en question parce que, dans ce domaine, ce qui compte, c’est la confiance et il y a un certain nombre d’acteurs économiques qui doivent se dire à nouveau que la France n’est pas un pays très sûr pour les investissements… Sans être un libéral très radical en matière économique, j’accepte de raisonner dans le paradigme dominant, mais ces gens qui sont partis et qui ne reviennent pas, par définition, ne sont pas présents en France pour parler… Il y a quelques années, Mélenchon avait écrit un livre au titre très significatif : « Qu’ils s’en aillent tous ! ». Ils sont partis ! Il y a une partie des Français qui estiment que plus les riches s’en vont, mieux c’est… Si j’étais caricatural, ils pensent que le jour où ils seront entre retraités, smicards et fonctionnaires, cela ira beaucoup mieux. Ce n’est pas certain !

L’inculture économique de nos compatriotes peut-elle nous emmener vers des lendemains noirs ?

Ce n’est pas impossible parce que, ce qui est très frappant en France, c’est que l’on accepte des raisonnements qui sont purement et simplement fondés sur le principe de plaisir. Même dans cette histoire de taxe carbone, il y a une chose qui m’a beaucoup frappé, c’est que ce mouvement est intervenu peu de temps après le départ de Nicolas Hulot du gouvernement, dont tous les commentateurs disaient que cela révoltait l’opinion, parce que l’opinion souhaitait une politique écologique radicale et qu’elle était enthousiasmée par la taxe carbone. Finalement, 80 % des Français étaient favorables à la taxe carbone… à condition de ne pas la payer ! Donc, ce n’est pas simplement de l’inculture économique, c’est l’absence de raisonnement et c’est le recul du principe de réalité. Aujourd’hui, beaucoup de Français raisonnent comme s’ils vivaient dans un monde affranchi du principe de contradiction. Ce qui fait la force relative de Mélenchon par rapport à Marine Le Pen, c’est le fait qu’il est plus facile de fédérer toutes ces choses contradictoires quand on désigne clairement comme ennemi principal la finance, le capital et les riches, que lorsque l’on désigne uniquement la mondialisation abstraite et les immigrés. Le point commun, c’est de plaider implicitement pour une politique protectionniste, ce qui ne me scandalise pas en soi : simplement, le protectionnisme a un coût, par exemple pour les consommateurs. Mais, quand vous dites qu’il y a de l’argent chez les riches et qu’on peut y aller, on peut continuer à rêver… Ce qui est étonnant, lorsque vous écoutez les Gilets Jaunes, c’est d’entendre : « Il avait promis que les choses allaient changer… » Or, s’il y a une chose que l’on ne peut pas reprocher à Macron, c’est de faire le contraire de son programme ! Il n’avait pas caché son jeu. Ce qui contrebalance cet argument, c’est de dire qu’il n’est pas représentatif parce qu’il n’a été élu que par 24 % des Français, mais dans une élection à deux tours, par définition, c’est souvent de cette manière… Quand Chirac a été élu face à Jean-Marie Le Pen, les Français n’ont pas demandé sa démission : simplement, Chirac avait renoncé à faire quoi que ce soit, donc c’était moins gênant…

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